Le 10 octobre 1793, Saint-Just énonça un dogme politique dans le discours où il présentait un décret à la Convention :
"Car depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain : tout ce qui est hors le souverain est ennemi."
""On retrouve ici cette mystérieuse "volonté générale" du Contrat social.Mais que doit-on entendre par ce terme ?
Il signifie que dans tout le pays politiquement organisé, il existe quelque chose qu'on appelle le peuple et que ce peuple a une volonté certaine. Il est souverain. Sa volonté n'est ni celle d'une classe sociale, ni celle d'un individu, ni celle d'aucune combinaison de groupes sociaux ou d'individus. Les personnes ou les groupes qui expriment une volonté différente de tout n'appartient pas vraiment au peuple. Ils sont "en dehors du souverain", ils ne sont pas de véritables citoyens, mais des étrangers sans statut, virtuellement des exclus. Ils se sont eux-mêmes ostracisés par leur entêtement et ne peuvent en appeler à la protection de loiis qu'ils refusé d'accepter.
Il y a dans cette philosophie, quelque chose de réalisable et même de nécessaire pour un ordre politique établi. Les membres d'une communauté doivent être d'accord sur quelque chose. Ils doivent sentir que les liens qui les unissent sont plus forts que les intérêts qui les divisent. Ils doivent tous, malgré leurs divergences sur la politique à suivre, respecter l'appareil constitutionnel qui détermine cette politique. Ils doivent se soumettre aux décisions de l'autorité légales, même quand ces décisions sont contraires à leurs souhaits personnels. C'est simplement par l'expression de cette volonté générale qu'une population devient un peuple. Refuser ce consensus de base revient à répudier l'autorité de la loi.
Mais dans la France de 1793, dépourvue de toute unité où les partis refusaient mutuellement de s'accepter, et où aucun accord n'existait sur la forme de l'Etat, la philosophie exprimée par Saint-Just et partagée par les autres pouvait devenir extrêmement dangereuse. Les Montagnards ne constituaient pas une majorité en France. Quelquefois ils le croyaient ; plus souvent, ils se considéraient comme un groupe de justes. Un grand nombre de Français pouvait en conséquence se trouver exclus de ce que les Montagnards appelaient le peuple, d'autant plus que Saint-Just avait proposé de punir les tièdes au même titre que les traîtres déclarés.ils étaient en dehors du souverain et, comme le dit Saint-Just avec une brutalité qui évoque les temps de Machiavel ou de Hitler, ce qui était en dehors du souverain était un ennemi.
Saint-Just avait lui-même entrevue un jour les dangers que pouvait présenter cette philosophie de la volonté générale. Peu de temps avant, en avril 1793, il avait déclaré que "cette idée de la volonté générale [c'est-à-dire l'usage qu'en faisaient les Girondins], si elle fait fortune sur la Terre, en bannira la liberté". Auparavant, en 1791, dans l'Esprit de la Révolution, il avait accusé Rousseau d'une grave omission. Le philosophe prétendait que la volonté générale, quoi qu'elle exprimât, avait toujours raison. Ainsi, pour lui, la raison et le droit dépendaient de l'autorité politique -- il devenait en somme l'ancêtre du totalitarisme. Saint-Just amenda la doctrine. Toute volonté, disait-il,même une volonté souveraine, lorsqu'elle panche vers le mal, est nulle est non avenue. Pour être souveraine, une volonté doit rester "juste et raisonnable". Saint-Just considérait le droit et la raison comme des valeurs supérieures que la souveraineté ne pourrait jamais modifier.
Il ne croyait pas en 1791, et encore moins en 1793, que la majorité des Français fût acquise au gouvernement révolutionnaire. Il s'accordait pourtant à penser, avec Rousseau, que "ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l'intérêt commun qui les unit". A quoi il aurait pu ajouter que seule une volonté vertueuse pouvait être souveraine. Et il avait une foi absolue en sa propre vertu, de même que Robespierre et tant d'autres révolutionnaires qui e remettaient jamais en question leur bonne conscience. La doctrine du Contrat social, avec ses résonances éthiques, devint la théorie de la Terreur. Un groupe d'hommes persuadés de leur rectitude morale, considérant leurs ennemis comme "extérieurs au souverain", s'investit, au nom de la justice et de la raison, de cette auguste volonté souveraine que Rousseau avait qualifiée d'indestructible, indivisible, imprescriptible, permanente, inaltérable et pure.""
cf. Robert R. PALMER, Le gouvernement de la Terreur : l'année du Comité de Salut public, chapitre "L'organisation de la Terreur", p.76-77, Armand Colin, Paris, 1989.